Zen meditation (EN tempo)

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Conférence au Linden Museum- Stuttgart - Novembre 2010


Conférence donnée le 19 novembre 2010 par Olivier Reigen Wang­-Genh. 

La conférence de ce soir a pour thème « Méditation et quête de sens ». Il y a un mois, nous avons organisé en France, au temple de la Gendronnière, un grand colloque autour de ce thème. Il a rassemblé plusieurs centaines de personnes et tout le monde s’accordait à dire qu’un des principaux problèmes des sociétés modernes est la perte même du sens de la vie et des valeurs qui font que notre vie a ou n’a pas de sens.
Les personnes qui sont arrivées un peu en avance ce soir ont pu voir une vidéo tournée en 1970 par quelqu’un dont vous avez certainement entendu le nom, Arnaud Desjardins. Il interviewe Maître Deshimaru et lui pose la question : « Pourquoi est­ce que vous êtes venu en Europe ? » et avec son humour assez étrange Maitre Deshimaru répond : « I want to help God, Je suis venu pour aider Dieu » et il ajoute : « Today God est fatigué, weak. » Si on essaie de comprendre ce que Maître Deshimaru veut dire par ‘aider Dieu’, dans l’esprit du zen, c’est aider l’esprit de l’être humain. Bien­sûr il ne s’agit pas d’aider un Dieu extérieur, il s’agit d’aider l’esprit religieux de l’être humain qui devient faible et fatigué. L’esprit de l’être humain aujourd’hui, notamment dans notre société moderne, est fatigué, je le remarque de plus en plus chez toutes les personnes qui se tournent vers une voie spirituelle comme le zen. Quand je dis ‘fatigué’, ça veut dire plutôt une profonde lassitude, un manque d’énergie vitale dû avant tout à cette perte de sens.
Nous sortons du 20e siècle et sommes maintenant au début du 21e siècle. La semaine dernière à Baden­Baden, j’ai justement fait avec le père Willigis Jäger (que vous connaissez sans doute) une conférence sur le thème « Le bouddhisme zen au 21e siècle », c'est­à­dire « En quoi une tradition aussi ancienne, aussi profonde peut­elle être utile aujourd’hui au 21e siècle dans notre société ? » Nous ne nous sommes pas concertés avant la conférence. Il a parlé, j’ai parlé, et il se trouve que nous avons dit à peu près la même chose et cette même chose concernait avant tout la montée en puissance de ce qu’on appelle l’illusion de l’ego, c'est­à­ dire de tout ce qu’on désigne aujourd’hui par égocentrisme ou égoïsme. Et ceci à tous les niveaux, pas seulement au niveau de notre propre personne, mais au niveau beaucoup plus général des communautés, d’une région, d’un pays, etc. Dans la Communauté Européenne, il
n’est pas rare aujourd’hui d’entendre parler des égoïsmes nationaux. Donc c’est vraiment quelque chose de prégnant actuellement dans nos sociétés. Une autre manifestation de cette montée de l’ego, c’est l’individualisme : « Je pense d’abord à moi, après on voit. Je suis moi, j’existe par moi­même. »
L’enseignement de base de Shakyamuni Bouddha, le fondateur du bouddhisme, dit exactement le contraire. Il dit notamment que rien dans ce monde n’existe d’une façon indépendante, c'est­à­dire que toute chose, toute chose, que ce soit ce verre d’eau, cette pièce, chacun d’entre nous, que ce soit cette ville de Stuttgart, l’Allemagne, cette planète, tout n’existe que par interdépendance. Rien n’existe d’une façon indépendante, seule, isolée. C’est la réalité de l’univers. Cette réalité de l’interdépendance est un des enseignements de base du bouddhisme. C’est comme une espèce de gigantesque toile de relations, d’interrelations. Si on prend l’exemple du moment précis : Pourquoi est­ce que vous êtes ici ? Uniquement par des relations d’interdépendance. Pourquoi est­ce que je suis ici ? Pour la même raison. La première conférence que j’ai faite dans cette salle, c’était je crois il y a presque 25 ans et c’est encore l’interdépendance de cette soirée d’il y a 25 ans qui fait que je suis ici ce soir.
Dès qu’on oublie ce genre d’évidences, et on oublie tellement vite, on rentre dans un univers très particulier qu’on peut appeler notre propre réalité, notre propre univers. C’est notre univers mental. Cet univers existe, mais il est totalement subjectif. La façon dont vous voyez cette salle ce soir est très différente de la façon dont moi je la vois. Et toute notre vision, notre perception de ce qu’on appelle la réalité est semblable. Nous ne voyons les choses qu’à travers nos propres yeux, nos propres filtres, notre propre histoire, notre propre connaissance, nos propres interprétations. Il y a de très beaux objets dans cette salle, mais un objet qui serait une pure merveille pour une personne pourrait être sans aucun intérêt pour une autre. Pourquoi ? Pour beaucoup de raisons que nous ne contrôlons pas : l’histoire, nos goûts, nos centres d’intérêt etc. Lorsque toutes ces perceptions du réel sont trop imprégnées d’une vision égocentrique, égoïste ou individualiste, notre vision du monde est totalement illusoire et fausse.
Le 20e siècle était imprégné par le matérialisme, non seulement au niveau des objets, mais aussi au niveau des systèmes politiques. C'est­à­dire que l’avenir de l’être humain, c’était de posséder, d’avoir des bien matériels notamment. A tel point qu’un grand écrivain français,
André Malraux, a dit dans les années quatre vingt une phrase que vous connaissez certainement: « Le 20e siècle sera spirituel ou ne sera pas. » Parce que de toute évidence, nous ne pouvons pas continuer sur cette vision matérialiste de la vie et de nos sociétés. On ne peut pas.
En même temps, donc à la fin des années quatre­vingt, un prix Nobel d’économie a dit (c’est un économiste qui parle, ce n’est pas un grand religieux ou un grand chef spirituel, c’est un économiste qui est toujours dans les calculs) : « Il est vital que l’être humain bouleverse son esprit. » Le mot ‘vital’ est important, il n’a pas dit qu’il était ’important’ que l’être humain change son esprit, il a dit que c’était ‘vital’. Pour lui, c’est une question de vie et de mort, c'est­à­dire, de l’avenir de l’humanité. Et aujourd’hui, trente ans après, tout le monde comprend de mieux en mieux que cette vision est totalement juste et de plus en plus évidente. L’être humain ne peut pas continuer à vouloir satisfaire ce qu’on appelle dans le bouddhisme l’avidité, le ‘toujours plus’. Or toutes nos sociétés sont basées sur ce ‘toujours plus’ qu’on appelle la croissance. Une société qui ne fait plus de croissance est une société qui décroît. On pense toujours dans cette voie, croissance, croissance, croissance ! Ça veut dire toujours plus, toujours plus, toujours plus ! Pas seulement au niveau de la société, mais aussi à notre niveau, et ça nous pouvons le voir dans notre vie quotidienne, dans notre travail, toujours plus de chiffres, toujours plus de résultats....
Personnellement, je n’aime pas trop cette phrase d’André Malraux, cette façon de vouloir opposer un 20e siècle matérialiste à un 21e siècle spirituel car je pense que c’est exactement l’expression de notre vision dualiste des choses. A un moment donné on va complètement à gauche, le matérialisme, et puis à droite, le spirituel. Je ne crois pas que la réalité soit comme cela. C’est un fondement de l’enseignement du zen : le matériel n’est pas opposé au spirituel, il n’y a pas d’un côté les choses de l’esprit, la religion, l’intelligence, la beauté de la pensée et de l’autre côté le corps, le matériel. Ceci est une vision très étrange des choses et surtout de nous­mêmes.
Le fondement de l’esprit zen, c’est justement de voir clairement que le corps et l’esprit, le matériel et le spirituel ne sont qu’une seule chose. Il n’y a aucune opposition, aucune séparation entre les deux. Ce corps est totalement spirituel et cet esprit peut être tristement très matériel, très matérialiste. Les deux choses sont totalement imbriquées. On utilise souvent
pour parler du corps­esprit l’image de la main. Notre main a deux faces qui sont très différentes. Pourtant l’une ne peut pas exister sans l’autre. C’est très semblable pour ce qu’on appelle le corps­esprit. Donc, même si ce sont des aspects différents, des fonctions différentes, ce qu’on appelle notre conscience est une. Elle n’est pas soit matérialiste, soit spirituelle.
C’est pourquoi, pour reprendre la formule d’André Malraux, je dirais personnellement : « Le 21e siècle sera méditatif ou ne sera pas », c'est­à­dire que l’être humain, et c’est vraiment vital, doit commencer à essayer de comprendre ce qu’il est. Qu’est­ce que c’est, ça ? Qu’est­ce que c’est, cette vie ? Qu’est­ce que c’est, notre relation entre ce corps­esprit et le monde ? C’est tout ce que nous pratiquons à travers ce que nous appelons la méditation. Bien sûr, cette traduction ‘méditation’ en français ou en allemand, n’est pas satisfaisante lorsqu’on parle des pratiques de recueillement dans le bouddhisme. En Europe, dans notre culture, le mot ‘méditation’ implique un objet, on médite sur quelque chose. Par exemple on peut méditer sur la beauté de cette fleur. On peut méditer sur « Qu’est­ce que le bonheur ? » On peut méditer sur un paysage, sur une forêt, sur un texte, mais ça entraîne toujours une idée de réflexion, c'est­à­dire qu’on continue à faire travailler le mental. C’est pour cela que le mot ‘méditation’ n’est pas très juste quand on parle des pratiques de recueillement dans le bouddhisme, surtout bien sûr dans le zen.
Chaque tradition bouddhiste a une forme différente de pratique de la méditation. Dans le zen, nous pratiquons le zazen. ‘Za’ en japonais signifie ‘assis’. La posture de zazen est la posture dans laquelle vous voyez la plupart du temps le Bouddha en méditation. Cette posture de zazen, c’est le point central du zen depuis plus de 2000 ans. C’est cette pratique qui se transmet de maître à disciple depuis des générations. La pratique de zazen est très particulière parce qu’on pourrait l’appeler une méditation sans objet. Alors ça c’est très difficile à comprendre intellectuellement. Comment est­ce qu’on peut méditer sur rien, sur aucun objet en particulier ? Comment être juste présent à ce qui est maintenant ? C’est le point central du zen, cette présence, cette conscience où il n’y a plus ni sujet ni objet, où il n’y a plus ni intérieur ni extérieur. C’est impossible à saisir avec notre intellect, tout simplement impossible puisque notre intellect, notre pensée, à laquelle nous sommes tellement habitués ne peut fonctionner qu’à partir des mots. Pensez­y une seconde. Comment pourrait­il y avoir une pensée sans mots ? Même si on ne parle pas, si on observe ses pensées on voit que ce sont toujours des mots. Toutes nos pensées sont formulées. Et sur quoi repose le langage ? Sur
l’opposition, ce qu’on appelle le dualisme. Si je dis ‘gauche’, automatiquement c’est qu’il y a quelque chose qu’on appelle ‘droite’. Ça paraît évident non ? Si je dis ‘haut’, c’est qu’il y a quelque chose qu’on appelle ‘bas’.
Jusque là tout va bien, pas de problème, c’est plutôt un bon outil pour la vie quotidienne. Là où ça se complique un peu, c’est quand on rentre dans des valeurs qui sont, disons, plus conceptuelles. Si je dis ‘beau’, automatiquement c’est qu’il y a aussi quelque chose de ‘laid’. Ça c’est déjà beaucoup plus difficile à apprécier. Là où ça devient encore plus difficile, c’est quand on dit ‘bien’ et quand on dit ‘mal’. Là, ça devient vraiment très compliqué. Parce que ce qui est bien pour l’un est mal pour l’autre. Ce qui est mal à une époque est très bien à une autre époque. Là où on pendait les gens il n’y a encore pas longtemps, aujourd’hui on les respecte totalement. Tout cela pour des valeurs qui à un moment donné étaient ‘bien’ puis ‘mal’ et vice­versa. Cette pensée dualiste nous entraîne dans un drôle de monde, dans une drôle de réalité.
La méditation zen a comme première importance d’apaiser l’activité mentale, pas de l’agiter, pas de continuer à penser à partir de cette pensée dualiste, mais d’abord de l’apaiser. Lorsque Maître Deshimaru est venu en Europe il y 40 ans, nous étions jeunes étudiants (comme moi, à l’époque j’avais 17 ans), nous pensions beaucoup et comme tout le monde, nous voulions comprendre et changer le monde. C’était en France dans les années 68, la période de la révolution culturelle. C’était une époque très agitée mais créative pendant laquelle beaucoup de jeunes européens se sont tournés vers le zen. Ils voulaient tout comprendre. Alors nous demandions à Maître Deshimaru : « Pourquoi le bouddhisme dit ceci ? Pourquoi cela ? Pourquoi il faut s’asseoir ? Pourquoi il faut faire ceci, pourquoi vous faites ça ? » Toujours « Pourquoi, pourquoi ? ». Maître Deshimaru disait toujours : « Pourquoi, pourquoi ! » Il riait de cela parce qu’en Asie, on ne se pose pas ce genre de questions. Mais ici on veut d’abord comprendre. Après, ok, si on a compris quelque chose, on est d’accord pour le pratiquer. Et Maître Deshimaru donnait toujours la même réponse, pour nous c’était un peu énervant. Il disait : « Pourquoi, pourquoi ! D’abord sit in zazen, asseyez­vous d’abord en zazen. Faites zazen. Un jour vous comprendrez. » Pour de jeunes étudiants un peu agités, ce n’était pas très satisfaisant comme réponse. « Faites d’abord, vous comprendrez plus tard. » Tout ceux qui ont suivi Maître Deshimaru ont fait ça, et c’est vrai, plus tard on comprend.
Même si on ne comprend pas tout de suite, tôt ou tard on comprend. Pourquoi ? Parce que d’abord il faut un peu calmer ce qu’en Occident on appelle le mental et qui est très, très important, très précieux. En Asie et dans le bouddhisme, on le respecte beaucoup moins. On l’appelle le singe, ce n’est pas très joli, le singe. Pourquoi ? Parce que notre mental est comme un singe. Il est sur une branche, ensuite sur une autre, toujours la tête comme ça, tout le temps en mouvement : « Oh c’est super ! » Il attrape une banane et saute dessus. Notre mental est exactement comme ce singe. Tout le temps en train de courir d’un désir à l’autre, d’une pensée à une autre, d’une émotion à une autre. « Maintenant je suis triste, je viens d’apprendre une mauvaise nouvelle, le monde entier... ah, je suis dépressif. » Il suffit d’un coup de téléphone : « Non, finalement, ce n’était pas comme ça, ce n’est pas vrai. » « Ah, magnifique, la vie est belle ! J’aime tout le monde ! »
Tout le temps, du matin au soir, on est dans ce monde du singe, on est constamment mené par le mental. On dit que la nature même de ce mental, et cela vous pouvez l’observer immédiatement, c’est d’être toujours insatisfait, c'est­à­dire qu’on n’est jamais juste bien là où on est, comme on est. Et même si à un moment donné on est bien, dans un fauteuil, au soleil, la vie est belle, rien à faire : « Ah, ce serait bien, un petit café ! Un petit café ne serait pas mal maintenant. Je peux avoir un café ? Merci ! Maintenant encore une petite cigarette ! » Et ça continue ainsi, du matin au soir, toujours plus. Cet esprit insatisfait, et c’est là où c’est assez absurde, non seulement nous le suivons, c'est­à­dire nous nous identifions complètement avec lui, mais en plus nous voulons le développer et le protéger, le remplir encore et encore. Par exemple quand on pense: « Ah, la pratique de la méditation, c’est une bonne chose, ça va certainement m’apporter beaucoup », on essaie encore d’obtenir quelque chose à travers la méditation. On est dans ce processus qu’on appelle dans le bouddhisme la soif, l’insatisfaction.
Il y a dans le bouddhisme une créature étrange qu’on appelle le gaki. C’est un être qui justement n’est jamais satisfait. Pour le représenter, depuis des siècles on représente un être humain avec un immense ventre et une toute petite bouche. Pour remplir ce ventre immense, ce gaki mange constamment et évidemment son ventre n’est jamais rempli, donc il est toujours en manque et toujours il mange. C’est l’image de notre esprit, cet esprit avide et insatisfait.
La première chose que l’on fait dans la méditation zen, c’est, à travers la concentration sur la posture et sur la respiration, apaiser cet esprit avide et insatisfait. Juste le laisser s’apaiser. On emploie l’image d’un verre d’eau sale : Si vous prenez un verre d’eau boueuse et que vous le posez sans y toucher, naturellement la poussière se dépose et au bout de quelques minutes ou quelques heures l’eau est claire, la poussière au fond. C’est exactement la même chose pour notre mental. Tant que nous l’agitons, c’est trouble et confus. A partir du moment où nous laissons les choses se reposer, elles deviennent claires. Et qu’est­ce qui devient clair ? C’est le fait que nous sommes bien, qu’ici et maintenant, dans cet instant, ce qui est, c’est bien, ça suffit. On apprend d’une façon expérimentale. Le zen est une expérience. Ce n’est pas une façon théorique ou mentale, c’est une façon expérimentale : on fait l’expérience que ce moment est très bien, parfait, complet, que finalement tout est là, qu’il n’y a rien d’autre que ce moment et que dans ce moment il ne manque rien, rien.
C’est je pense, ce que ce prix Nobel d’économie voulait dire quand il disait « bouleverser son esprit ». Bouleverser ça veut dire faire un tour complet, renverser, changer totalement notre vision des choses et du monde à partir de l’expérience de la méditation sous une forme ou sous une autre. Le sens même de la vie de l’être humain est là, pas besoin de le chercher plus tard, dans un autre monde, dans une autre société ou dans une autre réalité.
Trop de gens aujourd’hui pensent à la religion pour après, après la mort. Qu’est­ce qui se passe après la mort ? Le bouddhisme n’enseigne rien à ce sujet et surtout pas le zen. La seule réalité importante, c’est maintenant, ce que faisons de notre vie maintenant. C’est la seule vraie réalité. C’est l’esprit religieux.
Aujourd’hui, et personnellement je trouve cela extrêmement triste, tous les jours le mot ‘religion’ est associé à massacre, attentat, meurtre, guerre. Regardez à la télévision. Cela ne donne pas du tout envie de suivre l’esprit de ces religions. C’est pour cela que je fais une grande différence entre ce qu’on appelle ‘religion’ et ce qu’on peut appeler ‘esprit religieux’. L’esprit religieux n’appartient à aucune religion. Maître Deshimaru répétait toujours cette formule qui est vraiment très, très profonde : « L’esprit religieux, c’est l’esprit qui est avant les religions.» Avant toutes les formes religieuses, avant les ismes, bouddhisme, christianisme, judaïsme etc. l’être humain a un esprit religieux. Certains scientifiques ont fait des recherches qui montrent la réalité de cet esprit religieux au niveau cérébral, cet esprit qui a
un besoin vital d’être relié à la totalité et qui va donc à l’opposé de l’esprit qui cherche à s’isoler, donc de l’égocentrisme et de l’égoïsme.
Ce qui, dans notre vie quotidienne crée nos profondes souffrances, avec toutes les conséquences ou maladies qu’elles peuvent entraîner, notamment toutes les formes de dépression, c’est je pense ce tiraillement, cette lutte intérieure entre cette intuition de l’esprit religieux et notre tendance à l’égoïsme ou au repli sur soi. C’est comme un déchirement. Parfois dans cette direction, parfois dans l’autre, et à un moment donné on ne comprend plus. On ne comprend plus ce qu’on fait ici, on ne comprend plus la valeur de cette vie, on ne comprend plus l’importance de certaines valeurs qui sont le propre de l’humanité comme le respect, la tolérance, la gratitude.
Ce sont les vrais problèmes de nos enfants aujourd’hui, il faut en avoir bien conscience. Et c’est notamment le problème des enseignants dans les écoles. Les enfants ne respectent plus l’enseignant, ils n’ont plus aucune gratitude pour l’enseignement et les choses qu’ils reçoivent. Par exemple pour la nourriture, c’est consternant ce qui se passe chez les enfants : « Je n’aime pas ça. Je n’ai plus faim, je le jette. » Il y a toute cette société de consommation, ce qui ne veut rien dire d’ailleurs car on consomme tous, mais c’est surtout une société où il n’y a plus de valeurs de base, où ces valeurs ne sont plus naturelles. Il est grand temps que ces valeurs retrouvent une réalité, une conscience, une vie, parce que ce ne sont pas des valeurs morales, c’est beaucoup plus que cela, c’est la vie elle­même. Être reconnaissant ou exprimer un esprit de gratitude, c’est la vie elle­même. Je respire, s’il n’y a pas d’air, il n’y a pas de vie. A chaque respiration on peut ressentir ou créer cet esprit de gratitude, à chaque fois qu’on boit un peu d’eau, à chaque fois qu’on mange, mais aussi à chaque fois qu’on rencontre les autres, c'est­à­dire sans fin, du matin au soir, c’est la vie elle­même. A partir du moment où l’on rentre dans cette réalité de la vie, je crois que la question du sens de la vie ne se pose même plus. Le sens de la vie, ce n’est pas une direction.
Je voudrais juste conclure sur un très, très beau poème d’un grand poète andalou, Antonio Machado, qui dit : « Il n’y a pas de chemin. » Nous sommes tous persuadés qu’il y a un chemin, une voie, quelque chose pour aller d’ici à là. Les poètes, la plupart du temps, expriment les choses d’une façon au­delà des mots. Il dit : « Il n’y a pas de chemin, il n’y a que les pas que nous faisons. » S’il y a un chemin c’est cela, ce sont les pas que nous faisons
qui forment le chemin. Si on remplace le mot ‘chemin’ par ‘notre vie’, ce sont les pas que nous faisons, c’est chaque instant qui fait notre vie. C’est très différent comme façon de voir ou de vivre sa vie que de la voir comme « ma vie : naissance, mort, et moi ».
Il n’y a pas de chemin, il n’y a que les pas que nous faisons. C’est l’enseignement fondamental du zen et bien sûr notamment de la méditation zen